3.5.08

Fifth Avenue

Sous son pas sûr et chaloupé, le trottoir se fait podium. Elle ne marche pas, elle défile. Les passants qui la croisent cessent de passer, otages du moment, et n'ont d'autre choix que de la regarder les dépasser. Elle est grande, blonde et belle, peut-être dans le désordre. En tout cas, il va sans dire qu'elle est mannequin, voire top model. Ses yeux clairs semblent la précéder de deux cents mètres au moins, indifférente qu'elle est à son environnement immédiat, inutile et vulgaire. Elle sait où elle va, et elle y va sans le commun des mortels.

Justement, je suis à deux cents mètres d'elle, et même un peu plus, quand je sens qu'il se passe quelque chose devant chez Cartier. Une raideur minime dans les corps, un écart presque insignifiant des trajectoires, un flottement imperceptible dans le rythme de la course : un équilibre subtil est rompu l'espace d'un instant, et il n'en faut pas plus pour me mettre en alerte.

Pour une fois, j'avais le nez en l'air, tourné vers le dernier étage de la tour noire où a vécu un Khashoggi régnant, et je me demandais qui pouvait aujourd'hui occuper le célèbre duplex. Puis j'ai tourné la tête, sans trop savoir pourquoi, vers le haut de l'avenue où se produit précisément l'événement infime.

La créature approche de là où je serai bientôt, laissant dans son sillage un souvenir qui s'estompe déjà, et de nouveaux cous d'homme se tordent, des paupières de femme s'énervent et moi j'observe ce manège sans réaliser que je finis aussi par la regarder attentivement. Ce n'est vraiment pas mon genre, pourtant.

Elle est à présent tout près, les yeux enfuis très loin, et je commence à m'en désintéresser complètement. Central Park apparaît dans la distance et le vert de ses feuilles m'évoque la Bretagne, comme toujours.

Mais à nouveau, le tempo de la ville dérape d'une demi-croche. La fixité d'une pupille anonyme appelle mon attention. L'homme a l'air surpris de ce qui se passe à ma droite (une dizaine de centimètres, tout au plus). Rien de grave, a priori, car il poursuit sa route, en conservant toutefois encore pendant deux ou trois pas cet air interloqué qui lui semble si naturel. Du blond dans mon champ de vision.

Elle est là, spectaculaire et immobile, à un souffle de mon épaule. On dirait qu'elle hésite, alors je m'arrête aussi, ce qui a pour effet d'animer l'automate. Elle incline légèrement sa frange dans ma direction, suivie de son regard, qui s'emplit du mien sans en filtrer l'arrogance. Et soudain, elle me parle. A moi.

- C'est mort pour les nachos.
Deux doigts manucurés se posent sur sa lèvre inférieure et la tirent vers le bas, geste absurde.

Puis au battement de cils et de coeur suivant, l'oeil vidangé de moi, le sourcil recouvert et la parenthèse fermée, elle est repartie vers les prochains deux cents mètres. En ce qui me concerne, je reste planté là, arborant pour les autres un sourire incrédule et distant qu'ils n'auront pas vu, et je cherche à comprendre ce qu'il vient de m'arriver.

J'aimerais bien me convaincre que j'ai juste eu affaire à une anorexique après son sandwich à la coke, mais je n'y parviens pas. Elle m'a parlé en français, déjà, ce qui est pour le moins étrange – surtout avec son accent slave à couper au couteau. Et puis je n'ai pas exactement une vie normale, ni un métier ordinaire, alors j'ai du mal à concevoir qu'il se produit autour de moi des délires anodins. Pourtant, cette fois, il semblerait que je doive me rendre à l'évidence. Même si j'adore les nachos.

Je hausse donc les sourcils pour moi-même et me remets en route vers La Vieille Russie, au niveau de la soixantième, où le caviar est meilleur que chez Petrossian, quoi qu'on en dise. De toute façon, je le préfère iranien, le caviar. Splendide asiatique à dix heures. Changer de trottoir, trouver une manière d'engager la conversation, la mettre dans mon lit sous quatre jours. Métisse. Américaine, aucun doute là-dessus, et sûrement du sang japonais.

Tilt.

Un dragon noir et rouge danse entre les grains de beauté, la peau est fine sur les omoplates et Tokyo qui monte par la fenêtre ouverte couvre les bruits de succion. Je parle trop pour garder un secret. Loose lips, comme on dit en anglais. Le Naicho vient de me faire savoir qu'il allait se passer de mes services. Du moins c'est ce que j'ai cru comprendre, mais peut-être que les mannequins de l'Est n'aiment vraiment pas la cuisine mexicaine.

26.4.08

Les Pâquis

J'étouffe. Il relâche un peu ma nuque. Je profite du temps qu'il se repaît de ma panique pour inspirer tout l'air que je peux par le nez, puis je replonge, diastole, sous sa poigne de quinquagénaire qui s'entretient. Et là, ce con ne trouve rien de mieux que de me pincer les narines, en bon amateur d'XTube intoxiqué à la pornographie trash. Je suis à deux doigts de lui vomir sur la queue, mais on dirait que ça l'amuse. Et même, à la poussée suivante, c'est un gland plus fier encore qui vient frapper le fond de ma gorge, à tel point que les larmes me montent aux yeux et que je décide, le plus sérieusement du monde, d'y planter les crocs bien profond dès que j'aurai repris ma respiration.

Il se trouve que je souffre d'un réflexe nauséeux très prononcé qui, d'une part, me vaut d'emblée l'inimitié de tous les dentistes de la Terre et, d'autre part, constitue un grave handicap dans mon corps de métier si particulier. Qu'on m'effleure la langue autrement qu'avec une autre langue et je suis prêt à rendre mes boyaux dans l'instant. Alors un triple décimètre rwandais, turgescent de fatuité, c'est vraiment le genre d'outil qui vous dispense de me boucher le nez pour que je m'étrangle sur un poil pubien, comme dans les court-métrages pourris qu'on charge sous un titre ennuyeux, au fond d'un dossier morne où personne ne risque de venir cliquer, et surtout pas madame.

Les nerfs à cran, je m'apprête à savourer ma demi-baguette de pain noir quand, à ma grande frustration, le Vice-Ministre me saisit par les épaules afin de m'écarter de son entrejambe et vient se positionner derrière moi, qui suis désormais à quatre pattes sur le grand lit carré, comme dans tous les Hilton, avec une vue imprenable sur le lac Léman et accessoirement, au premier plan, sur des documents qu'un homme avisé n'aurait pas laissé traîner là. Du moins c'est ce qu'on m'a dit, parce qu'au premier coup d'oeil, je sens qu'il n'y a rien de très excitant dans ce foutoir.

J'ai d'ailleurs tout loisir de commencer à m'inquiéter, car le type de derrière est en pleine séance de réanimation. C'est le problème avec les grosses bites de Noir : il faut tellement de sang pour en gorger les corps caverneux qu'elles ne tiennent jamais bien longtemps debout. Je suis donc assailli en vain par un pauvre anaconda épuisé, qui dérape sur le lubrifiant et se distend de plus en plus le long de ma raie, malgré les grognements d'encouragement de son dresseur – tout ça pour ne lire que des grilles de statistiques, des photocopies de magazine auto et des extraits de rapport sur la traite des enfants.

Monsieur Kayibanda perd patience : il se sert maintenant du monstre endormi pour me fesser, dans l'espoir de le voir ainsi reprendre connaissance et m'embrocher comme il se doit. Mais rien n'y fait, la matraque reste patraque, et c'est un saumon mort qui me punit de n'être pas plus accueillant. Je crois lire John Dark, en gras dans un tableau. Mon pouls s'accélère instantanément, le reptile tente une nouvelle percée, mais le Dark n'est que Doe. De toute façon, je ne travaille pas là-dessus, aujourd'hui.

J'ai dû rater un enchaînement, car lorsque je me concentre à nouveau sur ma mission, je suis allongé sur le dos, les genoux repliés sur la poitrine, et le client de l'après-midi me porte une estocade si vigoureuse que sa verge me semble littéralement venir buter sur mon plexus. Je me déchire dans un cri purement féminin, ce qui me remplit de honte, puis je m'abandonne à l'ego de ce coup inutile, la langue lourde du goût amer de l'erreur.

En sortant de l'hôtel, je vois un type, au loin, dont la démarche me semble familière. Il descend d'une Mouette, tranquillement, et se met à regarder dans ma direction. Je décide que je m'en fous. La journée est terminée : je vais me coucher, me pendre ou écouter Antichrist Superstar. Me couper du monde. De toute façon, je suis parano. Mais avant même que j'aie le temps de tourner la tête, de passer à autre chose, il lève ses mains à son visage comme s'il allait chausser une paire de lunettes, sauf qu'il n'y a rien entre ses doigts. Puis il replie l'index droit, à plusieurs reprises, et je comprends qu'il mime quelqu'un en train de prendre des photos.

Soudain, tout est clair. Si l'amateur de voitures ne se montre pas assez coopératif, on verra mes tatouages en première page de tous les journaux, en boucle sur les chaînes d'info et en couverture des magazines people, dans la région des Grands Lacs. Quand je m'asseois au bord de l'eau, sur les galets de la digue des Pâquis, j'ai deux fois plus mal au cul.

Pour la peine, je vais aller m'acheter des chaussures hors de prix.

14.4.08

San Francisco

- Quel est le point commun entre Jeanne d'Arc et l'inconnu anglais ?

Pour le coup, je suis vraiment pris au dépourvu. Cette question saugrenue, je l'attendais depuis cinq bonnes minutes, mais j'étais convaincu qu'elle viendrait du vieux monsieur tout raide, assis juste à ma droite, sur qui la pente, le bois des banquettes et les freinages d'il y a deux siècles me font irrésistiblement glisser toutes les vingt secondes et des poussières. Flanelle impeccable et belle montre à gousset, il ignore si superbement le bras tatoué où nous nous rencontrons régulièrement que mon contact, c'est forcément lui.

En même temps, j'aime bien l'idée de faire fausse route, parce qu'alors je ne vois que l'étudiante métisse, cheveux au vent sur le marchepied, qui est bien trop belle pour me regarder comme elle le fait – sauf à devoir me communiquer une information cruciale.

Elle ne s'agrippe pas à la barre chromée, elle ondule autour, lascive et envoûtante. Résultat, je suis soudain comme aspiré vers le haut par un dieu qui jouerait aux échecs et, dans un saut de puce à la Google Earth, je me retrouve à Moscou un soir de janvier, comatant entre deux camarades aussi torchés que moi – enfin je crois.

La nuit commence à peine dans un club de Kitai Gorod, une fille à la peau brune fait du pole-dancing et c'est officiel, les gars, je suis amoureux. Dans la fumée des Montecristo, le tripot a des airs de Vérone au son d'Ibiza, la demoiselle est un ange et le goût épais de la vodka me fait oublier que les Capulet, chez les nouveaux slaves, appartiennent à la mafia russe.

Une glissade de plus me ramène tout contre pépé, qui apprécie manifestement de moins en moins le va-et-vient coïtal, dont la brutalité va pourtant crescendo alors que nous quittons mon ancien quartier de Russian Hill. Le temps de notre étreinte – dans un bruit d'acierie carrément horripilant – je vois s'estomper le souvenir embrumé de ma danseuse russe (qui était en fait, ça me revient, une salope doublée d'une traîtresse). Puis le métal hurlant se tait après quelques secondes, le wagon repart à son train de sénateur et le calme du Pacifique nous sépare de nouveau, passagers anonymes de la ligne Powell-Hyde.

Le cable car plonge maintenant vers Alcatraz quand je réalise que son conducteur, le gripman, est en train de me parler. C'est un black très physique, regard intense et muscles saillants, mais il n'a pas le moindre charme. Lorsque je reviens à son visage, les lèvres ne bougent plus. Il attend, figé devant moi, le corps écartelé entre exaspération et panique pure. Finalement, mon cerveau se décide à relâcher ses mots captifs, que j'entends maintenant comme s'il était très mal doublé.

- Quel est le point commun entre Jeanne d'Arc et l'inconnu anglais ?

Voilà deux fois qu'il pose la question dans ma langue maternelle. C'était donc lui. L'énigme est un code de reconnaissance qui appelle une réponse précise au mot près. Je rassemble mes esprits pour la lui servir comme il se doit, d'autant qu'elle est de moi. Il est à deux doigts d'imploser, littéralement.

Je note alors le contraste avec le regard de velours, en arrière-plan, de la métisse dont la très légère tension dans les paupières me donne à penser qu'elle prête l'oreille. Réflexe professionnel, une mèche m'arrive dans les yeux. Je la chasse de la main au moment où je parle enfin.

- Ils savent tous les deux que le quatrième évangile a été écrit dans le noir.

23.3.08

Metropolitan Opera

La représentation de Carmen est somptueuse. Mon téléphone ne vibre pas. Je laisse aller mes pensées là où bon leur semble, et bien m'en prend car me voilà bientôt dans la lumière fauve d'un lampadaire pragois, un soir d'avril au bord de l'eau, foulant le pavé lent de la pénombre, d'un halo à l'autre, au rythme des éclats de voix qui s'échappent d'une ambassade de France assaillie d'amabilités. Ma voisine de droite s'escrime avec ses jumelles dorées, je suis de retour à New York.

Un coup d'oeil aux sous-titres qui s'affichent en rouge et je note que la traduction fait de Bizet le piètre auteur d'un roman-photo de petite facture. Vient le fameux « Prends garde à toi », plus tonitruant qu'à l'accoutumée, qui convoque une Eve des petits matins, c'est étrange, le souvenir de la tendresse infinie que la cantatrice russe fait perçante et douloureuse, et puis le mascara de la veille qui ne coulera pas sur le jouet de Babeland.

Soudain, je suis saisi d'un doute. Un cheval traverse la scène devant un choeur d'enfants, les violons percutent et les cuivres soufflent. Le Lincoln Center est suspendu hors du temps, contracté dans l'espace et la musique, omniprésente, forme un rempart contre la grande aiguille, six milliards et demi de personnes et – la conviction prend corps – les ondes hertziennes. Vérification faite sous le soprano lyrique de Michaëla, au plein zénith d'un Ré sixte époustouflant, je n'ai pas de réseau.

Panique à bord. Impossible de me lever maintenant (il m'arrive de maudire mon éducation) pour retrouver le monde et les fréquences radioélectriques qui le saturent, alors même que je suis en alerte, autant dire sur le pied de guerre depuis que le Conseil de sécurité a menacé, il y a deux heures à peine, de se réunir en urgence au sujet du programme nucléaire iranien. Il faut absolument que j'y sois si la séance se confirme mais, dans le cas contraire, je dois impérativement mener à bien la manoeuvre d'approche essentielle dont la bohémienne est le sublime prétexte. A gauche, la cible effleure ma main. A droite, l'autre conne tient ses jumelles à l'envers. Je bous sous mon air de contentement absorbé, et c'est à présent la camisole roumaine qui me vient à l'esprit pendant que Don José se verrait bien danser la séguedille chez Pastia.

Le premier acte touche à sa fin quand je note, arraché à ma divagation inquiète par des murmures à trois heures, que mon affligeante voisine et le blaireau qui l'accompagne ont tous deux les yeux rivés sur mon transcripteur. J'en déduis qu'ils sont effectivement très cons et/ou que les sous-titres AB productions ne s'affichent plus devant eux, ce qui, me dis-je, doit être un coup du dieu de l'opéra. Un deus ex machina, en quelque sorte. Par réflexe – à moins que ce ne soit par esprit de propriété, risible résidu d'enfance – je jette quand même un coup d'oeil aux lettres rouges qui défilent sur mon écran, et c'est alors que je comprends la stupeur de mes Bidochon des grands soirs, quoique l'ostentation m'en échappe encore.

Le brigadier latin a beau se lamenter, le disque de la traduction semble rayé : GO MEETING NOW GO MEETING NOW GO MEETING. Il est temps de se fier aux sous-titres qui, dans leur marche rapide de gauche à droite, m'indiquent le chemin de la sortie. Je prends congé de ma pénible proie et précipite mon ombre vers l'escalier, non sans essuyer une salve nourrie de grognements réprobateurs, dont l'unisson donne aux rangs plus modestes la voix fielleuse d'un jury populaire.

Dans l'embrasure de la porte, alors que j'observe la réaction de ma compagne esseulée, je sens le poids familier d'un iris sur ma peau. C'est la gourde aux jumelles qui me regarde, et elle semble avoir pris cent points de QI en moins d'une minute. D'un sourire discret, ses jolies lèvres ourlées me chassent ; je comprends dans l'instant que c'est dans tous les sens du terme.

2.3.08

Shinjuku

Je parle de moi pendant qu'Ono m'astique. De mes noms, surtout, qui m'occupent tant l'esprit qu'ils finissent par être, dans le clair-obscur où je vis, ce qui ressemble le plus à des amis. La Japonaise aux traits quelconques, rencontrée dans un bar aux néons déprimants, m'a confié dans un souffle chargé de shôchû que la langue française l'excitait au plus haut point.

Je disserte donc pendant qu'elle me suce – nous sommes entre gens polis – ce qui me rend le soixante-neuf éminemment confortable, une fois n'est pas coutume. Cela dit, le rythme mécanique de l'aspiration m'apparaît soudain si suspect que je me prends à songer à une note de frais, ce qui ne m'avait pas effleuré jusqu'à présent, sûr que j'étais de mon charme exotique de grand con en saharienne.

Elle dit et semble ne pas comprendre le français. J'ai envie de la croire et pas mal de saké dans le sang, ce que je traduis pour moi-même par une intuition à suivre, alors je défais une à une mes couvertures, sans me soucier un seul instant du fait irréfutable que la poupée a des oreilles, orifices dont il vaudrait mieux pour moi qu'ils soient vraiment superflus.

Chaque fois que j'entends « Aloïs Hiller », le temps qui passe m'interpelle et les sonorités du nom me ramènent à l'urgence de ma condition, comme un coup de fil de l'horloge parlante. C'est pareil avec « Anna Heyderd », qui me dit en anglais, paraphrasant Nietzsche, que l'on ne se cache pas tant dans le troupeau que le troupeau se cache en soi. J'ai besoin de ces rappels auditifs, prononcés par d'autres, pour ne pas oublier que mon identité fait un danger de chaque instant.

Ralentis, Dyson. Une main sur le front parle toutes les langues. Cette fille est plus tatouée que moi, ce qui est toujours bon signe pour la suite. Autant donc ne pas la manquer, la suite, et puis tu ne voudrais pas renoncer au tarif « suck and fuck », n'est-ce pas ? Allons donc.

Anna, c'est mon nouvel avatar Facebook, créé après que mon Aloïs virtuel a été brutalement censuré par le panoptique américain. Mes donneurs d'ordre commençant en effet à s'intéresser de près à cet outil rêvé du renseignement moderne, j'ai dû réagir en professionnel.

Pas comme maintenant, Dyson, parce que là, au moment où je te parle, ils sont loin, les espions torturés mais irréprochables de John Le Carré. Moins vite, hein, mooooins vite. Voilà. La vraie vie de mes doubles, en fait, elle est d'une médiocrité à pleurer. J'imagine que ça les rend crédibles, au moins - criants de vérité, en l'occurrence.

Le problème, c'est que le Naicho s'est rapproché de moi il y a trois semaines, en vue d'un recrutement, et que je suis donc en train de me comporter comme la dernière des buses. Si tu me comprends, c'est vraiment le moment de te signaler. Et tu peux parler la bouche pleine.

19.2.08

Kazimierz

Il y a, dans les pays de l'Est, une atmosphère qui me fascine. La tristesse atavique s'y heurte à la fatalité, comme un front rageur sur une porte close. L'air est partout, il ne sait que transir, et le vent se fait marée dans les villes, anarchique et enivrant.

Je n'aime pas la Pologne, pourtant. Trop germanique et déjà gonflée d'Occident. J'entends oxydée, j'entends accident.

Mais il y reste une île slave, heureusement, qui résiste encore et toujours au satisfecit imposé, au confort des nouveaux opiums et au bonheur – haut-le-coeur – cette chimère industrielle. Cracovie, vieille sorcière, et Kazimierz, sa cuisine où bouillent les chaudrons, voilà mon pays polonais.

Là-bas, mon nom fait se plisser les yeux ridés qui se relèvent de la Zywiec, puis appelle invariablement confirmation.
- Aloïs comment ?
- Hiller.
Là-bas, je ne m'amuse pas à parodier le plan Bond, James Bond. Pas avec les plus de cinquante ans, en tout cas, chez qui je sens immédiatement, chaque fois, la raideur électrique des enfants de Belfast.

Le soupçon est palpable, l'hostilité sur le bout de la langue. Sous la paupière agitée, la pupille s'élargit, comme celle d'un chat sur sa proie. Mais pour le coup, l'homme est fatigué, il n'en est pas à sa première pinte et moi, je suis un jeune gars sympathique et pas bégueule, après tout, un étudiant bohème qui écrit un bouquin sur le quartier et dont on se dit, ma foi, qu'il devrait plutôt faire un guide sur les bières polonaises, vu qu'il les goûte toutes sans ciller, le bonhomme. Des estomacs pareils, on n'en trouve que dans les bons gars.

- Ton nom, gamin, il est maudit. Enfin, il ressemble à un nom maudit. Aloïs, il a enfanté la charogne.
Je feins l'incompréhension, en espérant couper court à cet échange que je connais par coeur, mais je sais bien, au fond, qu'il n'en a pas terminé.
- Aloïs, gamin, c'est pas un prénom à donner quand on s'appelle comme toi. Tes parents... Ils savaient pas, sans doute, mais Aloïs... Aloïs, c'est le père d'Adolf.
Le dernier mot vient du ventre, il a dû forcer le passage jusqu'à la gorge et quand il sort, déformé par la lutte, il n'est plus qu'une suite de sons vomis, deux syllabes monstrueuses qui ne veulent pas finir.

Mes parents. Rien à voir, mon vieux. C'est moi qui l'ai choisi, ce nom, en toute connaissance de cause. Le t changé en l, je ne suis d'ailleurs pas le premier à en avoir eu l'idée. Le frère du Führer, héritier du prénom du père, l'a fait bien avant moi pour déguiser, à défaut de nettoyer, un patronyme désormais gravé dans la cendre.

J'en ai d'autres comme ça dans mon coffre à passeports. Le mauvais docteur Mengele, sinistre costumier du Reich, était le fils d'un Karl ; je suis donc parfois ce père-là, mais sans e à la fin. Sans eux, vieille rengaine.

Tout ça est parti d'une provocation, comme souvent, après un vif échange avec Avner, mon père putatif en espionnage. C'était au sujet de mes choix d'alias. Il les trouvait trop inspirés de la kabbale pour me dissocier assez du Mossad. Ce qui m'a fait penser qu'en hébreu, justement, son nom signifie « père de la flamme ». Il n'en fallait pas plus pour m'éclairer.

26.1.08

Park Avenue

- Le baril de pétrole à 100 dollars ? Bien sûr que ça me préoccupe. Et pas seulement de manière abstraite, entendons nous. Je veux dire, au-delà de l'incidence que le cours du brut peut avoir sur mon travail, et qui est évidente, j'en ressens clairement les effets au quotidien, dans ce qu'il me reste de vie hors de l'ONU.
- Tiens donc. Pourtant, vous n'avez pas de voiture, n'est-ce pas ? Personne n'a de voiture, à Manhattan.
- C'est vrai, mais il n'y a pas que le carburant. Les produits pétroliers sont partout, on l'oublie souvent. Quand je fais mes courses, le soir, et que j'ai réglé mon iPod à plein volume, histoire d'oublier ce costume inutile et mes compromissions de nanti bien-pensant – vous savez, ces moments où l'on chante en silence, juste les lèvres qui bougent, un refrain rageur qui parle de blasphème, de rébellion, de guerre aux cons, de partouzes baroques, que sais-je encore ? – dans ces moments-là, je sens que mon caddie s'alourdit sans bruit de la pensée d'Abd al-Wahhab, du sable iraquien, des frasques de Paris Hilton, du cynisme d'Halliburton et de la doctrine KBR. Sans parler de la bière et de la litière. Une autre coupe, s'il vous plaît. La noirceur de cet or-là ne tient pas qu'à sa teinte, en somme, et d'ailleurs elle s'infiltre, transparente, dans des produits de consommation courante dont nous ne soupçonnons ni l'origine, ni le prix véritable.

Mauvaise idée, la mescaline avant la réception. Je suis en train de lâcher prise, et je sens bien que l'ambassadeur commence à me trouver beaucoup moins sympathique. Dans une minute, je vais lui demander où sont les Ferrero Rocher. Ses blaireaux de conseillers ont maintenant le nez rivé sur leurs chaussures impeccables, mais lui me regarde droit dans les yeux, manifestement ébranlé par ma transformation soudaine. Son hôte à l'esprit « délicieux », pas besoin de dire que j'ai détesté l'adjectif, est en train de céder la place à un double sardonique, inquiétant de franchise et de verve barrée.

En habitué gourmand des passes d'armes feutrées, il tente néanmoins de reprendre la main. Sa voix est la même, cordiale et posée, mais ses paupières semblent ne plus jamais devoir se fermer, même pas le temps d'un clignement.

- Et quels sont donc, mon jeune ami, ces produits de supermarché où vous lisez l'état du monde ?

Le premier secrétaire à la non-prolifération vient de se rallumer. Il me toise à nouveau, extatique, et je suis sûr qu'il bande autant qu'il peut. Son maître s'apprête à me porter l'estocade, vous comprenez, et c'est de loin ce qu'il préfère dans ce métier. Le champagne est excellent. J'attrape un petit four à la framboise, c'est vraiment trop bon. Le conseiller politique, qui a roulé sa bosse, n'assiste pas à la même scène que l'autre tarlouze. Il me guette. Je lui rappelle quelqu'un, m'a-t-il confié un peu plus tôt. A voir son expression de visage, à présent, il ne devait pas s'agir de Gandhi.

- Eh bien, dis-je dans un vrai sourire, la paraffine et la vaseline, par exemple. Ce sont les premières choses qui me viennent à l'esprit, mais il y en a d'autres.
- Je vois. C'est intéressant. Mais... pourrait-on savoir ce qui vous amène à en avoir une « consommation courante » ?
- Naturellement. La paraffine, c'est pour le surf. On l'étale sur la planche pour la rendre aussi antidérapante que possible. Je passe sur l'ironie qui veut qu'on l'appelle communément Sex Wax, du nom de la première marque à l'avoir commercialisée spécialement pour les surfeurs. Ce n'est ni le lieu, ni le moment, n'est-ce pas ? Quant à la vaseline, justement...

La joie droite, d'abord, comme toujours. Un sourire coquin est en train de naître sur mon visage, et la situation m'amuse au plus haut point. Je prends mon temps. Il veut jouer, le vieux ? On va jouer. J'inspire profondément avec de me lancer dans un de ces discours qui ont fait ma réputation dans trop d'endroits du monde, mais avant même que j'aie le temps d'ouvrir la bouche, Jenny prend les devants.

- C'est très efficace pour les lèvres gercées. Karl a ce problème, malheureusement, sans doute à cause du surf, d'ailleurs. Le sel et le soleil à longueur d'année, ce n'est vraiment pas bon pour les muqueuses. Je lui répète sans arrêt de se protéger, mais c'est une tête de mule. Alors, à défaut de prévenir, on guérit, et la vaseline marche très bien pour ça.

Elle a décidé de se reprendre en main, il y a une semaine. Finies les cuites, la drogue et les clopes. Plus de mescaline non plus, donc, et surtout pas ce soir, de toute façon. Perfect timing, pour le coup. Le corps diplomatique se détend. On a désamorcé la bombe et on s'en félicite. Reste à échanger deux ou trois platitudes polies, puis on pourra s'éloigner du couple de fâcheux et reprendre tranquillement le brassage d'air de compétition. Sauf que je n'en ai pas tout à fait fini.

- Cela dit, la vaseline, c'est aussi très bien pour (Jenny me saisit fermement par le bras) les tatouages. J'en ai une grosse (elle me plante les ongles dans le biceps) réserve, parce qu'à vrai dire, je suis toujours en train de cicatriser de quelque part, héhé. La peau est un merveilleux support, voyez-vous, d'abord parce qu'elle n'est pas inépuisable, mais...

La Suicide Girl, plus torride que jamais dans sa robe de cocktail, vient de se muer en méchant videur de boîte de nuit. Le temps de comprendre ce qui m'arrive, je suis sur le trottoir de Park Avenue, le bras gauche à l'agonie, et je me ramasse une gifle bien appuyée qui me remet instantanément les idées en place. Ma coéquipière n'a pas besoin de parler. J'ai foiré, et pas qu'un peu.

Quadrillage de couverture :

Le français n'a pas de mot pour qualifier ce que je suis. En hébreu, on me dit Orev. En anglais, Raven. Les Russes m'appellent Voron. Ces termes ont bien une traduction française, mais elle dit tout à fait autre chose. Les Arabes ne me nomment pas. Dans certains Etats d'Europe de l'Est, en revanche, on me qualifie encore de Romeo, selon la terminologie de l'ancienne Stasi. Une image pour plusieurs légendes, vice et versa. C'est là que je me trouve.